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16/07/2010

Tariq Ramadan : Il faut faire la différence entre le débat sur l'Islam et celui sur l’immigration en Europe

Tariq Ramadan était à Istanbul pour intervenir lors d'une conférence organisée par l’Association des femmes chefs d’entreprise de Turquie (KAGIDER). Considéré comme le penseur musulman le plus influent d’Europe, Ramadan a donné une interview à Zaman sur les sujets très controversés de la modernité, de l'islam et de la laïcité.


Vous avez écrit un article intitulé Manifeste pour un nouveau "Nous" pour le journal The Independent. Pourriez-vous nous expliquer ce que ce "Nous" veut dire?

Il s’agit d’un manifeste pour un nouveau "Nous". En Occident comme dans certains pays musulmans à l’image de la Turquie, nous vivons dans des sociétés pluralistes, mais nous ne savons même pas encore ce que cela signifie. Avant même de parler de nos différences, le principe de départ est d'accepter que ce sont là des sociétés pluralistes. Nous n'avons pas le choix. L'Occident est fait de sociétés pluralistes. L'islam est autant une religion occidentale qu’une religion pour des pays à majorité musulmane. Nous sommes liés par les lois du pays, nous parlons sa langue, nous y sommes loyaux et nous avons notre objectif. Et cet objectif est que vous et moi, les musulmans, les non-musulmans, les athées, les agnostiques, les chrétiens, les juifs se rassemblent pour travailler ensemble. Ainsi, ce concept du "Nous" vise à plus de participation et à arrêter de parler d'intégration.

Si l’on observe l’Europe, on voit qu’il y a des problèmes dans des pays comme la Grèce et l'Espagne. Ça commence par une crise économique et sociale, qui se transforme ensuite en haine et en l’exclusion des étrangers…

La situation en Europe et en Occident n'est globalement pas très bonne. Il y a des tendances  d'extrême droite et des partis populistes ciblant les musulmans, car ils nuisent à l'homogénéité de la société, de la culture et de la vie en communauté. Je suis de nationalité suisse, et dans mon pays nous avons voté contre les minarets, nous parlons de la burqa et du voile. Tout symbole visible de l'islam est perçu comme un danger, et ces partis trouvent leur fondement dans cette situation. En même temps, le constat au niveau local est meilleur parce que des musulmans s’installent, travaillent. Donc, je pense qu'il y a un état de tension dans la société parce que nous sommes confrontés à une crise d'identité des communautés musulmanes, qui demandent "qui sommes-nous?" Ce que nous avons à faire est de ne pas laisser les partis d'extrême-droite et les partis populistes définir l'agenda politique. Nous devrions être beaucoup plus impliqués dans la société pour créer un nouveau "Nous". Nous sommes des citoyens. Nous ne sommes pas des minorités et nous ne sommes pas les victimes d'une mentalité minoritaire. Nous devrions être impliqués dans la société, ce qui est le meilleur moyen en effet de réagir aux tendances que nous voyons aujourd'hui en Europe.

L’islamophobie reste-t-elle un problème en Europe?

Oui, je parlerais de racisme contre les musulmans. Les musulmans sont dans la ligne de mire quand ils portent le voilent, ont un nom connoté ou ressemblent physiquement à des musulmans. Il est encore difficile d'obtenir un emploi, une maison, d'être respecté et l'ambiance est très difficile. Donc, je dirais que oui, il y a de l'islamophobie. Beaucoup de gens sont réellement dans la phobie, c'est-à-dire dans la peur. Les musulmans doivent respecter la peur des gens en répondant à leurs questions et devraient également résister à l'instrumentalisation de la peur dans ce que j'appelle la politique émotionnelle. La politique émotionnelle utilise cette peur afin de gagner les prochaines élections.

L’intégration des immigrés musulmans et européens était considérée comme un problème de taille en Europe. Que pouvez-vous dire des troisième et quatrième générations d’immigrés ?

Il faut faire la différence entre le débat sur l'islam et celui sur l’immigration en Europe car l’immigration est un processus continu. Nous continuons à parler de l'immigration. Il y a maintenant des millions d’Européens et nous en sommes maintenant à la cinquième génération. Nous devons montrer que l’islam n’est plus une religion étrangère ni une religion d’immigrants. Comme vous l'avez dit, le succès de l'intégration réside dans le fait d’arrêter d’en parler. Nous devons parler de vie en communauté. Cependant, il y a des problèmes d'immigration, mais ils ne sont pas liés à l’islam. Ils sont liés au fait que l'Europe ne peut pas survivre s'il n'y a pas de personnes venant de l'extérieur. Nous avons besoin de migrants et d’immigrés pour nous aider sur le plan économique, mais nous nions ce besoin. Il y a donc une résistance économique et culturelle. Mais c’est un autre débat. Il faut faire la différence entre les musulmans européens qui sont des citoyens du pays et ceux qui arrivent, nous devons nous occuper d’eux sur le plan politique, social et culturel, bien sûr.

Peut-on dire que les jeunes immigrés musulmans participent davantage à la société européenne que la première génération?

Nous devons garder à l'esprit et rappeler aux gens que la première génération a participé à la reconstruction de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale. Nous devons dire cela, nous devons aussi  dire que les pères et les mères, même les grands-pères et les grand-mères, sont venus et ils ont participé. Ils ont construit la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suède et la Belgique. Ces pays avaient besoin de ces personnes et ils ont même demandé à ces personnes de venir. Jack Straw, l'ancien secrétaire à la justice britannique, a dit: "Nous sommes allés là-bas pour les faire venir ici." Alors, nous les avons emmenés en Europe. La première génération et la deuxième génération ont participé et la troisième génération participe encore dans de nombreux domaines - universitaire, social, dans l’art, la musique, le divertissement, le sport et tout ce qui a trait à la culture. Donc oui, bien sûr, la participation est énorme.

La méconnaissance, voire les conflits entre l'islam et l'Occident, sont plutôt un choc des cultures ou des perceptions?

C'est ce que je dis. Ce n'est pas un choc des civilisations, c'est un choc des perceptions. Les gens perçoivent l'autre de manière essentialiste.  En disant ceci est l'Occident, ceci est l'islam. Eh bien c'est faux. Il y a beaucoup de choses en Occident qui viennent de l’islam, et vice versa. Tout cela s’entremêle et je dirais que cette perception selon laquelle il  y a deux blocs et deux entités qui luttent est contradictoire est fausse. Ce sont plus nos perceptions qui sont problématiques.

Certaines personnes en Turquie soutiennent la conception française de la laïcité, tandis que d'autres se sentent plus proches du style américain. Que pensez-vous  de l’application de la laïcité en Turquie?

Je pense que la Turquie doit trouver sa propre voie. Il ne s’agit pas de  suivre les traces des Français ou des Américains. Maintenant, nous devons remettre les choses dans leur contexte. Le système laïc a été imposé à ce pays très très difficilement. Il y a donc des évolutions et des mesures que nous devons prendre en compte. Il n’est pas possible pour la Turquie d'aller de l'avant et d’avancer pour trouver de nouvelles solutions à l'avenir si elle ne remet pas en question la nature de la laïcité dont elle dispose. Vous ne pouvez pas dire naïvement que tout ce qui est religieux est faux. Cela ne peut pas marcher. Je pense que la Turquie doit, progressivement et patiemment, trouver sa propre voie pour résoudre le problème. La primauté du droit? Oui. Un système laïc? Pourquoi pas, si l’on n’empêche personne de pratiquer sa religion en fonction de sa compréhension de celle-ci.

Vous dites aussi qu'il y a un islam, mais qu’il y en a de nombreuses interprétations. Pensez-vous qu'une grande partie de la responsabilité liée à la connaissance des sources de l’islam n'incombe pas au système dans lequel nous vivons, mais à l’individu lui-même?

Il y a deux choses. Aucun individu, homme ou femme, doit avoir une connaissance de base de l'Islam. Il s'agit d'un engagement et d’une responsabilité personnels. Il faut savoir pourquoi on prie, comment on prie, connaître la  signification des cinq piliers de l'islam et des six piliers de la foi. Tout cela constitue la connaissance de base. Maintenant, en ce qui concerne l'interprétation du Coran, tout le monde ne peut pas le faire. La pratique est le moyen pour chacun d'être proche du texte spirituel. Pour ce qui est de tirer des règles, ce n’est pas donné à tout le monde.

Vous dites: "Ne parlez pas seulement à l'Occident, parlez-vous les uns aux autres." Il y a beaucoup de  musulmans, mais ils sont faibles au pouvoir. Est-ce dû à un manque de confiance?

Oui, je pense que c'est tout à fait cela. Je pense que ce qui manque aux musulmans aujourd'hui, est la confiance en soi. Nous ne manquons pas de pouvoir. Nous avons du pouvoir. Les pays à majorité musulmane ont de l'argent et les pétromonarchies ont de l'argent. Il y a également beaucoup de possibilités en Turquie si l’on y regarde de près. Profitons donc de ces occasions pour faire quelque chose de plus important et avec confiance, en étant plus ferme et plus conforme à nos principes et nos conceptions. Le facteur psychologique est tellement important. Nous devons montrer que l’islam n’est plus une religion étrangère ni une religion d’immigrants. Ce n'est pas un choc des civilisations, c'est un choc des perceptions. Ce qui manque aux musulmans aujourd'hui, est la confiance en soi. Nous ne manquons pas de pouvoir.

Seyma Akkoyunlu Istanbul pour ZamanFrance

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